La crise du monde capitaliste
samedi 1er novembre 2008 par WebMaster
L’histoire se répétera-t-elle ?
Spéculation effrénée, afflux de capitaux vers New-York où les taux d’intérêt s’envolent, une situation où l’argent rapporte plus par la spéculation que par les investissements productifs, dépendance de l’économie mondiale à l’égard des crédits américains, c’est évidemment l’image qu’offre le monde depuis quelque décennies.
Mais c’est aussi, presque trait pour trait, l’image qu’offrait le monde en 1929, avant ce jeudi 24 octobre qui fit de cette année, une année funeste dans la mémoire collective.
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1929 : Une année promise à la prospérité
1929 Dix ans après la guerre mondiale, une nouvelle ère de prospérité semblait pourtant se dessiner alors pour le monde capitaliste.
La guerre n’était plus qu’un souvenir et ses conséquences visibles avaient été résorbées. Les Etats capitalistes avaient réussi à refouler les vagues successives de la révolution ouvrière et à la circonscrire à la seule Russie.
L’ordre social rétabli, une première crise économique doublée, comme en Allemagne, d’une inflation galopante où on vit fleurir les billets de cent milliards de marks, avait été surmontée et une reprise vigoureuse succédait, depuis 1924, à la dépression.
Le volume de la production industrielle mondiale s’accroissait à un rythme rapide et en 1929 dépassa de quelques 42 % son niveau d’avant- guerre. De nouveaux produits étaient fabriqués en grande série et jetés sur le marché. Alors que la traction automobile avait déjà pris la place de la traction animale, l’électricité supplantait la vapeur, l’utilisation des avions, des locomotives électriques, des voitures prenaient une dimension nouvelle et révolutionnaient les transports. Pendant que la campagne, elle-même, commençait à se mécaniser, des industries nouvelles de l’électroménager, de la téléphonie, de la radio, de la photographie ou du pneumatique entraînaient dans leur sillage les vieilles industries comme l’acier.
La production en chaîne se généralisait, partout retentissaient des hymnes à la gloire de la technique, de la rationalisation et, donc, de la productivité dont l’accroissement entraînait celle de la production, alors que les miracles du crédit semblaient ouvrir les portes des boutiques et compenser, et au-delà, la faiblesse du pouvoir d’achat des masses populaires. Pendant que le chômage demeurait important dans la plupart des pays industriels et que les salaires n’augmentaient que lentement, l’espoir du profit lançait les bourgeoisies capitalistes d’abord dans une frénésie de production, puis dans l’ivresse de la spéculation. Pour financer l’une comme l’autre, il y avait les capitaux de la nouvelle puissance impérialiste montante, les États-Unis, où poussaient les premiers gratte-ciel et dont les dollars irriguaient le système financier mondial. Ce système financier qui venait tout juste d’être stabilisé mais qui venait aussi d’inventer les capitaux flottants, ces capitaux qui se déplaçaient d’un pays à l’autre, à la recherche du meilleur profit instantané.
La prospérité économique alimentait un solide optimisme politique.
...et à l’optimisme politique
La Société des Nations, où venait d’entrer, en 1926, la grande vaincue de la précédente guerre, l’Allemagne, prétendait pouvoir surmonter toutes les rivalités nationales par des négociations institutionnalisées.
Le 27 avril 1928, les représentants de soixante quatre nations avaient solennellement signé le pacte Briand-Kellog qui déclarait que la guerre était désormais mise hors la loi. Les banquiers et les hommes d’Etat, auteurs du plan Young destiné à règler d’un commun accord, entre les grandes puissances, le paiement des dettes de l’Allemagne envers ses anciens vainqueurs, avaient tout l’air de croire à un avenir sans nuage. Ils proposaient, en effet, d’échelonner le paiement de la dette sur soixante ans, c’est-à-dire jusqu’au... 31 mars 1988, en prophétisant dans la foulée :"(...)les nations (...) atteindront un degré de stabilité économique et d’entente réciproque plus élevé que celui qu’on n’a jamais connu ici".
L’Europe des dictatures
Pour la plupart des pays d’Europe, cette "stabilité" était certes déjà à cette époque toute relative, et elle signifiait seulement la consolidation d’un certain nombre de dictatures. Car "l’entente réciproque" sonnait comme une cynique plaisanterie dans cette Europe dépecée par le traité de Versailles, et en particulier dans cette Europe Centrale et Orientale disloquée entre un nombre d’États plus grands que jamais, hérissée de frontières, de barbelés, de douanes, déchirée par des revendications territoriales opposées, minée de chauvinisme. En Italie, Mussolini règne d’un pouvoir sans partage. En Espagne la dictature patriarcale et cléricale de Primo de Rivera n’était encore contestée que par de périodiques complots d’officiers, tandis qu’au Portugal, un universitaire de Coïmbre, un nommé Oliveiro Salazar venait d’accéder, en avril 1928, aux pleins pouvoirs à l’ombre des militaires qui l’exerçaient déjà.
En Europe centrale et dans les Balkans, de la Pologne du maréchal Pilsudsky à la Yougoslavie du roi Alexandre, en passant par la Hongrie de l’amiral Horthy, une demi-douzaine de dictatures perpétuait le faste féodal des couches dirigeantes locales, les profits des capitaux occidentaux. et la misère sans fin de leurs peuples, pendant qu’elles faisaient périodiquement cliqueter les armes sur les frontières.
L’Europe des "démocraties parlementaires"
En fait, à cette époque en Europe, seuls l’Allemagne. L’Angleterre. la Belgique. les Pays-Bas, la Suisse et les Pays Scandinaves bénéficiaient avec la France d’un régime parlementaire qu’on pouvait qualifier de démocratique. Dans ces grandes puissances impérialistes européennes sur le plan économique, cela allait encore mieux et cela promettait d’aller toujours mieux. « En Allemagne, racontait un homme politique français modéré de passage dans la ville de Berlin, la confiance est revenue, les affaires ont repris, la production et les échanges organisés sur des bases nouvelles, procurent des bénéfices de plus en plus importants. » Il y a toutefois quelques ombres au tableau, on compte en Allemagne quelques deux millions de chômeurs que la rationalisation a mis sur le pavé". Malgré ses dettes de guerre énormes, l’Allemagne capitaliste prospérait et modernisait pourtant ses industries, grâce à un tout aussi énorme afflux de crédits américains. De plus en plus concentrée, dominée par des trusts puissants symbolisés par l’empire d’un Thvssen ou encore les entreprises Siemens ou HG Farben, l’industrie allemande poussait à fond ses capacités productives avec l’espoir de forcer de nouveaux marchés.
La production industrielle avait augmenté, de 1924 à 1929. de 55 %, alors que les exportations s’étaient accrues de 74 %. L’industrie allemande qui avait en 1929. avec celle des États-Unis, le plus haut niveau technique du monde, produisait par exemple autant d’acier que la France et la Grande- Bretagne réunies.
De L’Allemagne prospère...
Hilferding, le plus éminent économiste de la social-démocratie allemande, assurait : "L’ère de la libre concurrence, dominée par le jeu aveugle des lois du marché, est dépassée. Notre génération se trouve placée devant la tâche d’organiser, de régulariser l’économie capitaliste avec l’aide de l’État et de transformer l’économie, organisée et dirigée par l’État démocratique. Cela signifie tout simplement que c’est le problème du socialisme qui se pose à notre génération". Et un autre dirigeant socialiste,Wels, en précisait le moyen : "La social- démocratie veut conquérir l’État grâce au bulletin de vote". Et bien. les bulletins de vote devaient aller du côté des socialistes. Aux élections du 20 mai 1928, les sociaux-démocrates gagnèrent 1 300 000 voix, les communistes 560 000, la droite, jusqu’alors au pouvoir reculait électoralement.
Et l’Allemagne commença l’année 1929 avec un gouvernement dirigé par le socialiste Hermann ...
… à la France routinière
La France de Poincaré de cette même époque ne pouvait pas s’enorgueillir du même essor que l’Allemagne. La production industrielle était cependant de 579 fois plus élevée qu’avant la guerre bien que sur un territoire plus étendu.
Mais les capitalistes français ne cherchaient guère à moderniser leur production. Ils se contentaient d’exploiter leur immense empire colonial et de protéger leurs profits en important de leurs marchés coloniaux des matières premières à bas prix ce qui leur permettait, malgré leur retard, de faire encore bonne figure sur les marchés internationaux.
Les élections d’avril 1928 avaient donné à la Chambre une majorité de droite. Sous la gestion de gouvernements issus de cette majorité, la France capitaliste prospérait, vivant de ses rentes, de l’argent de la dette allemande, sans pratiquement connaître le chômage au contraire, l’industrie ne fonctionnait que grâce à quelque deux millions de travailleurs immigrés. A partir de .juin 1928. le franc fut dévalué mais stabilisé par Poincaré et il redevint convertible encore. Et pendant que les caricaturistes saluaient le budget enfin en équilibre, la monnaie française devenait une monnaie recherchée et une partie des capitaux flottants retrouvaient le chemin de Paris et les capitalistes français pouvaient vivre en empruntant.
En passant par la Grande-Bretagne décadente
De son côté, cette autre vieille puissance coloniale qu’était la Grande-Bretagne ne parvenait plus à retrouver sa position dominante au sein du monde impérialiste mais avait quand même de beaux restes sur lesquels sa bourgeoisie pouvait vivre.
Pendant la guerre, les États-Unis lui avaient ravi la première position dans le concert impérialiste et Londres qui avait été pendant un demi- siècle le principal et pratiquement le seul centre financier du monde avait dû céder la place à New- York. Les entreprises britanniques s’engagèrent cependant, à leur tour, dans une course à la rationalisation qui se traduisit par des ouvriers jetés sur le pavé. Pendant que les marches de la faim se multipliaient et que le nombre de chômeurs avait atteint 1 120 000 au printemps 1929, le grand capital anglais trouvait un soutien ouvert du côté de la puissante centrale syndicale, le Trade Union Council, dont le président déclara : "Le mouvement syndicaliste est concerné par la prospérité de l’industrie et il doit utiliser sa puissance pour promouvoir et guider la réorganisation scientifique de l’industrie".
Le mécontentement engendré par le chômage se traduisit cependant sur le plan électoral. Aux élections de mai 1929, ce fut un véritable raz de marée en faveur du parti travailliste qui recueillit 8 000 000 de voix, quatre fois plus que dix ans plus tôt, et son chef. Mac Donald, accéda à la direction du gouvernement.
Elu avec la promesse de combattre le chômage, il assura aussitôt en place que "le gouvernement- entend poursuivre une politique de continuité". Son ministre de l’emploi précisa plus tard : "j’ai délibérément agi dans le sens d’une rationalisation de l’industrie et c’est ce que je compte faire dans l’avenir. Cette rationalisation devra entraîner une augmentation du chômage. Je dois faire cela dans l’intérêt du pays".
Le Japon en pleine expansion
A l’autre bout de la planète, le Japon sous l’égide de Hiro-Hito déjà, était engagé dans une course effrénée à la production.
Malgré plusieurs crises dans les années 20, le Japon avait doublé, en quelques années, sa part dans la production manufacturière mondiale. Une industrie puissante, très concentrée, symbolisée par les usines ultramodernes de Datsun à Yokohama, se développait alors que la population, très pauvre, vivant dans des conditions quasi-féodales, ne constituait qu’un marché solvable insuffisant. C’est vers l’exportation que la production était orientée.
Et on se plaignait déjà sur les marchés asiatiques, mais aussi européens ou américains, de la concurrence des produits japonais trop bon marché, osant faire de la publicité pour ses automobiles sur les marchés anglo-saxons, capables de concurrencer des fabriques de montres en Suisse, ou des usines de lampes électriques en Hollande ou en Allemagne. L’industrie japonaise ne pouvait être aussi concurrentielle que parce que l’amortissement de sa modernisation était étroitement lié aux commandes de l’État, car l’industrie japonaise produisait de plus en plus pour l’armée qui absorbait un tiers du budget de l’État.
Cela correspondait à une nécessité économique immédiate mais aussi. à terme, à une nécessité politique et impérialiste. La bourgeoisie japonaise, qui venait d’édifier un quartier de banques modernes à Tokyo, avait en effet un besoin vital de marchés. Mais les marchés extérieurs étaient trop à la merci de barrières protectionnistes, trop dépendants d’un minimum de tolérance de la part des autres puissances qui dominaient l’aire d’expansion de l’impérialisme japonais, pour que la bourgeoisie ne prépare pas son armée à conquérir de nouveaux marchés par la force. L’armée constituait à la fois un débouché complémentaire utile pour l’industrie japonaise et le moyen de s’assurer, par la suite, d’autres marchés et d’autres sources d’approvisionnement à bas prix et par la force.
Car si le Japon dominait déjà la Corée (où il venait de réprimer férocement une insurrection,) tout comme l’Allemagne et contrairement à la France et l’Angleterre, c’était une puissance impérialiste sans empire colonial.
Bien que la hiérarchie militaire jouât, sur le plan politique sans interruption un rôle prépondérant, elle se tenait, en cette fin des années 20, à l’arrière- plan.
Pour la première fois, des élections étaient organisées au suffrage universel masculin en 1928, et les partis ouvriers obtenaient huit sièges. Mais bien que le Gouvernement se donnât une allure libérale il réprimait durement les manifestations, et lorsque les progrès du Parti Communiste l’inquiétèrent, il fit arrêter en une seule journée de mars 1928 plus d’un millier de militants, condamnés par la suite à de longues années de prison.
Par-dessus tout l’Amérique
Et puis, au-dessus de toutes ces puissances à l’essor économique plus ou moins fragile, il y avait les États-Unis d’Amérique, il y avait Wall-Street.
C’étaient les États-Unis qui constituaient le moteur de l’économie mondiale, par leur propre production qui venait de s’accroître de 50 % en dix ans ; par les formidables progrès de leur productivité, accrue, elle, de 70 % durant les mêmes dix ans ; par leurs capitaux enfin qui, à partir de Wall- Street, irriguaient toute l’économie mondiale et qui, sous forme de crédits et de prêts, permettaient aux autres de produire.
Les États-Unis n’avaient pas de colonies, mais ils n’en avaient pas vraiment besoin tant leur marché intérieur était immense et parce qu’ils exploitaient toute l’Amérique latine dont ils avaient progressivement pris le contrôle, au détriment des puissances impérialistes européennes, britannique en particulier.
Capable de produire et de vendre en masse des produits de série pour l’immense marché intérieur, pour ce continent à plusieurs climats, où une agriculture capitaliste livrait déjà son blé et sa farine au monde entier, l’industrie travaillait sans trêve pour 120 millions de consommateurs dont le niveau de vie était supérieur à celui de tous les autres peuples, permettant une vente très large et un abaissement du prix de revient. L’ampleur du marché mena les usines Ford et ses méthodes de standardisation à une efficacité et à un rendement qui remplirent de stupeur le vieux monde.
Le pays se couvrait des marques de la civilisation automobile. 4 300 000 automobiles fabriquées en 1926 déjà par l’industrie automobile américaine, et ce chiffre était passé à 5 300 000 en 1929 (c’est un chiffre du même ordre que ce que produira la même industrie automobile américaine en 1953, près d’un quart de siècle plus tard).
Les méthodes de production américaines se répandaient partout : "Le siècle de l’Amérique" était commencé.
Pour le monde entier, l’Amérique de 1929, c’était la prospérité, c’était la croissance illimitée, c’était la fortune à portée de main pour chacun en un mot, c’était l’Amérique. "L’American way of life", le mode de vie à l’américaine, était un modèle à suivre auquel on aspirait aux quatre coins de la planète. Les divertissements même de l’Amérique, Hollywood ou le jazz, faisaient la conquête du monde.
Cette Amérique de la prohibition se payait même le luxe d’entretenir une catégorie très spéciale de capitalistes, qui avaient trouvé un créneau très prospère dans l’exploitation industrielle du trafic de l’alcool et du crime. Al Capone rejoignait Rockefeller, Carnegie, Vanderbilt et Melon dans le panthéon sacré des grands brasseurs d’argent.
Le 4 décembre 1928, Coolidge, le président sortant des États-Unis affirma triomphalement : "Aucun Congrès des États-Unis jamais réuni, en examinant l’état de l’Union, n’a eu de perspective plus agréable que celle qui apparaît aujourd’hui. A l’intérieur règnent la tranquillité et la satisfaction, et le record du nombre d’années de prospérité. A l’extérieur, règnent la paix, la bonne volonté tirées d’une compréhension mutuelle".
Son successeur, le président Hoover, inaugurait l’année 1929 en annonçant le jour prochain où "la malédiction de la misère sera bannie des États- Unis".
Mais même si des affiches s’enorgueillissaient "du plus haut niveau de vie du monde", l’essor et la prospérité concernaient pour l’essentiel la classe capitaliste. Pendant que les profits avoués des entreprises progressaient de 62 % et les dividendes de 65 %, les salaires réels de l’industrie n’augmentaient, eux, que de 17 %.
Et quant aux paysans, grands laissés pour compte de l’ère de prospérité, avec des revenus en baisse du fait de la baisse des prix agricoles, endettés, les terres hypothéquées pour se moderniser, ils voyaient leurs fermes mises aux enchères avant d’être chassés des campagnes. Et pendant que l’euphorie de la prospérité se propageait dans toute la société, l’écart se creusait inexorablement entre l’essor frénétique de la production et la trop lente progression des revenus et donc du pouvoir d’achat, de cette majorité de la population qui était censée acheter les produits. Écart que le recours au crédit facile dissimulait, mais ne supprimait pas. Mais à l’orée de l’année 1929, là n’était pas le problème de ceux qui détenaient un capital. Au contraire, la production semblait même une source de profits en voie d’être dépassée par l’attrait de la spéculation en Bourse et ses extraordinaires possibilités et, déjà, les investissements productifs commençaient à manquer, tant les capitaux étaient attirés ailleurs.
Depuis l’été 1928, le prix des actions en Bourse s’envolait littéralement. L’indice des prix des actions cotées en Bourse de 100 en 1926, passa à 153 en juin 1928, pour atteindre 215 en septembre 1929. La formidable demande qui se porta sur les papiers boursiers entraîna l’offre. On vendait et on achetait de tout : des actions sur les sociétés réelles, puis des actions sur des sociétés à créer ou que l’on n’avait même pas du tout l’intention de créer. Peu importait puisqu’elles n’étaient qu’un support, à usage fugitif, destinées à être vendues avec profit avant même d’avoir été achetées.
L’argent liquide ne suffit plus pour étancher la formidable soif d’achat. On fit appel aux prêts des banques, que ces dernières accordèrent d’autant plus facilement qu’elles prélevèrent de la sorte leur propre part du pactole. Devant cette demande, le taux d’intérêt des banques américaines s’envola à son tour, mais même en demandant cher pour l’argent prêté, les banques trouvaient encore des preneurs. Qui donc aurait hésité à s’endetter, même beaucoup, alors que le profit était là, à portée de Bourse.
Cette merveilleuse machine à fabriquer de l’argent facile s’emballa encore plus. Les entreprises industrielles et commerciales, elles-mêmes, prêtèrent leurs fonds d’investissement, et même leurs fonds de roulement, à la spéculation. Pourquoi pas ? Puisque la spéculation rapportait bien plus que les investissements productifs, plus facilement et bien plus vite. Les entreprises industrielles atteignirent, puis dépassèrent même en 1929, les banques par la quantité d’argent qu’elles prêtèrent aux courtiers en Bourse, c’est-à-dire à la spéculation. Et déjà, en l’été 1929, l’essor de la construction et du bâtiment s’arrêta pour franchement reculer, faute de capitaux, car ces capitaux rapportaient trop dans la spéculation pour se donner la peine de s’investir dans la production.
Immense aimant, la Bourse de New-York drainait tous les capitaux dans le monde entier, directement ou par système bancaire interposé, et les capitaux flottants internationaux se mirent, à leur tour, de la partie et quittèrent l’Europe pour l’Amérique.
Et puis, un jeudi, le 24 octobre 1929...
Et puis le jeudi noir
Brusquement, sans même que l’on sache encore aujourd’hui, malgré tous les ouvrages écrits sur cette journée, exactement d’où partit ce renversement de tendance, il y eut, à la Bourse de New- York, plus d’actions proposées à la vente que de demandes d’achat. La loi de l’offre et de la demande qui avait tiré les prix des actions vers le haut, les tira subitement vers le bas. Du coup, les courtiers furent submergés d’ordres de vente. Mais vendre à qui ? Et pour combien ? Dans un climat de panique et au milieu du cliquetis des téléscripteurs et de coups de téléphone affolés, les prix des actions s’effondrèrent.
Une action de General Electric qui se vendait la veille pour 400 dollars était proposée à la vente pour 280 le soir. Et la chute ne s’arrêta pas. Le jeudi noir fut suivi par un vendredi noir. Les plus puissants banquiers eurent beau se coaliser autour de Pierpont Morgan, de la banque du même nom, pour acheter même à perte afin d’arrêter l’effondrement, ce fut trop tard. La chute du cours des actions, du moins de celles qui purent survivre, ne devait s’arrêter qu’en 1932, trois ans plus tard.
Le prix des actions cotées en Bourse avait baissé de la somme colossale de 40 milliards de dollars. Une fraction considérable du capital des banques, des entreprises industrielles et commerciales, représentée par des actions, s’était envolée en fumée. Des entreprises devinrent incapables de payer leurs fournisseurs ou même leurs salariés. Des banques se révélèrent incapables de faire face à la demande de remboursement de leurs clients et firent faillite les unes après les autres.
L’effondrement boursier entraîna l’effondrement du crédit. Or, justement, les entreprises comme la consommation, marchaient depuis belle lurette à coups de crédit. De krach boursier en faillites bancaires, par secousses successives, la crise s’étendit à la production, à l’ensemble de l’économie.
La façade de prospérité s’écroulait.
La production industrielle qui, à l’indice 100 encore au début de 1928, s’était envolée à 125 au milieu de 1929, tomba à 78 fin 1930, pour s’effondrer à 57 en 1932. Les investissements réduits de 90 % durant cette même période se traduisirent par une multiplication des faillites bancaires et commerciales. Le revenu national global chuta de 55 %.
Mais ce furent les classes populaires, la classe ouvrière surtout, et les paysans, qui payèrent les frais de la crise. Dans un pays où le patronat avait l’habitude de jeter immédiatement sur le pavé les salariés qu’il estimait en surplus, et où en 1929, n’existait aucune allocation chômage, aucune protection sociale, la crise fut dramatique pour les travailleurs.
La courbe du chômage bondit de mois en mois et à la fin de 1932, les queues pour attendre une hypothétique embauche devinrent permanentes.
Il y eut jusqu’à treize millions de chômeurs, un Américain en âge de travailler sur quatre. Chacun se débrouillait comme il pouvait, les rues se peuplaient de mendiants ou de chômeurs qui essayaient de vendre des pommes, des lacets ou des cigarettes à l’unité. Les saisies se multiplièrent, des milliers de familles furent jetées à la rue, faute de pouvoir payer leurs loyers. Devenus vagabonds, des hommes, des femmes, des familles entières erraient de région en région à la recherche d’un travail hypothétique, dormaient dans les jardin publics ou s’entassaient dans des asiles de nuit, dans des tramways désaffectés, sous des tentes, dans des campements de fortune qui poussaient dans toutes les cités, y compris dans leur centre, et que l’on appela par dérision Hoover-ville, du nom du président en place.
Seule la soupe populaire ou la charité permettaient de survivre. Et le président eut l’aplomb de déclarer que les clochards n’avaient jamais été si bien nourris. Mais ces clochards étaient, quelques mois plus tôt, parfois, des ouvriers, voire des cadres, des pères de famille qui avaient bénéficié d’un certain confort et menaient une vie rangée.
Des municipalités accordèrent une certaine assistance, mais elles-mêmes finirent par être acculées à la faillite. Dans une ville comme Chicago, il y avait autant de chômeurs que de gens au travail.
Un million de paysans furent, en même temps, acculés à la ruine, transformés en ouvriers agricoles nomades, à la recherche, eux aussi, d’un impossible travail. Le romancier américain Steinbeck raconte :"les paysans affamés voient des vergers où on laisse pourrir les fruits car les prix sont trop bas pour que la cueillette soit rentable. Le travail de l’homme et de la nature sont détruits pour que se maintiennent les cours. On jette les pommes à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour empêcher les malheureux de les repêcher (...) Des chargements d’oranges sont jetés n’importe où. Les gens s’amènent dans leurs vieilles guimbardes pour tâcher d’en ramasser quelques-uns, mais on les a arrosés de pétrole (...) On a su produire de nouvelles espèces de fruits mais on n’a pas su trouver un système économique qui permette de les manger".
Ce gâchis colossal se répandit du pays le plus riche du monde à tous les autres.
La crise devient mondiale
L’homme d’État allemand. Streseman, un peu plus lucide que d’autres, avait prophétisé. en 1928, alors que l’euphorie régnait encore parmi les capitalistes allemands : "Ces dernières années, l’Allemagne a vécu sur l’argent emprunté. Si une crise se produit et que les Américains retirent leurs crédits à court terme, c’est la faillite".
Après le jeudi noir, les Américains retirèrent leurs crédits. Et ce fut la faillite. Une seule année, l’année 1930, avait suffi pour que le formidable endettement international se transforma en une aussi formidable débâcle financière internationale. Faute de capitaux américains, il n’y eut plus de crédit, plus de quoi irriguer l’économie, nulle part au monde.
D’autant moins que la panique s’était propagée dans le monde. Partout, les dépositaires affolés retiraient leurs fonds des banques, pour tenter de transformer en or leurs titres de crédit, voire leur papier-monnaie. La crainte d’une débâcle accéléra la débâcle. Et lorsque le 14 mai 1931, le Kredit Anstalt de Vienne, la plus grande banque d’Autriche, dominée par le puissant groupe bancaire des Rothschild, cessa de rembourser ses dépositaires, le glas avait sonné pour le système bancaire européen.
La crise bancaire traversa en ouragan l’Europe. Après avoir durement secoué l’Europe orientale et balkanique, en juillet 1931, elle se déchaîna sur l’Allemagne qui dût fermer pendant trois jours toutes ses banques, et le mark cessa d’être coté à l’étranger. Puis vint le tour de la Grande- Bretagne. Le vieil impérialisme britannique dont la monnaie, la livre sterling, librement convertible en or, était avec le dollar à la base du commerce international, dut s’incliner devant la fuite massive des capitaux.
La livre sterling cessa d’être convertible en or, avant d’être dévaluée. La déroute monétaire de la City de Londres entraîna immédiatement celle d’une vingtaine de pays européens ou extra-européens : des Pays Scandinaves au Japon, en passant par le Pérou, le Portugal et la Bolivie. Puis, la crise bancaire et monétaire revint en boomerang à son point de départ, aux Etats-Unis, qui durent dévaluer le roi-dollar, complétant ainsi l’effondrement du système monétaire international.
Le commerce international, déjà en chute libre, sombra. Durant les années 1932-33, les échanges internationaux atteindront à peine le tiers de leur niveau de 1929.
Dans ce climat de banqueroute, de faillites, d’effondrements des marchés et des prix, il n’était pas question pour les entrepreneurs d’investir. Dans certains secteurs, c’est à peine si l’appareil de production, usines, machines et outillages, furent entretenus en état de marche.
La production industrielle mondiale atteignit son point le plus bas en juillet 1932 : à peine 60% de son niveau de 1929. Les pays industriels comptèrent alors trente millions de chômeurs complets, réduits à une existence de demi-famine.
La crise nourrissait la crise. Les États cherchèrent à protéger leurs industries de la concurrence exacerbée des autres en renforçant les barrières douanières, en manipulant le taux de change de leur monnaie. Mais plus ils se protégeaient de la sorte, plus ils aggravèrent les conditions d’échange international et, par retour, leur propre sort.
Et la marche arrière accélérée vers l’isolement dans les frontières nationales vers l’autarcie, vers les "produire italien", "allemand", "français" ou "japonais", donna le coup de grâce à une économie largement internationale et interdépendante.
Les Etats nationaux intervinrent de plus en plus dans l’économie pour tenter de maintenir les profits de leur bourgeoisie par des commandes d’Etat, par de grands travaux. Mais plus ils faisaient marcher la planche à billets pour le faire, plus ils s’isolaient du système financier international, aggravant encore les autarcies.
Quant aux pays pauvres de la planète, pillés, saignés, exploités toujours, ces pays qui même pendant les années de prospérité n’avaient connu que le pire, devaient découvrir que cela pouvait être pire encore.
On brûlait du café, produit par les paysans affamés, dans les chaudières des locomotives au Brésil, mais c’est toute la planète, avec ses industries en chômage et son agriculture ruinée par les baisses des prix agricoles, qui présentait l’absurde et révoltant spectacle de foules affamées devant des stocks de denrées invendues, de blé, de maïs, de coton ou de bétail qui s’accumulaient pour être livrés à la destruction.
Et les usines ne commencèrent à tourner de nouveau à plein régime, au Japon, en Allemagne, puis en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, ou en France, que vers la fin des années trente. Mais alors, ce furent des avions de combat, des chars d’assaut, des sous-marins et des bombes qui sortirent des chaînes. La crise avait exacerbé les rivalités entre groupes capitalistes au point que ces rivalités devaient se régler par les armes. La guerre économique conduisit à la guerre tout court.
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